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Article publié le 5 octobre 2007 - Wunnen n° 3 - octobre-novembre 2007

05.10.2007

La mémoire dans la pierre

Villa Pauly

Villa Pauly
Il y a des bâtiments qui nous parlent et qui nous invitent à écouter leur leçon de sagesse. Ils nous murmurent à l’oreille des phrases gravées dans leurs murs, pleines de maux anciens, de peines et de frayeurs. La Villa Pauly est un de ces bâtiments-là qui nous disent : « Ecoutez notre histoire et ne l’oubliez pas ».
Marquée par l’occupation de la Gestapo pendant la Deuxième Guerre mondiale, cette belle bâtisse au cachet féodal abrite aujourd’hui la ‘Maison de la Résistance’.


Au début du 20e siècle, le plateau Bourbon était en plein essor d’urbanisation. Plusieurs belles demeures vinrent s’y loger,avant et après la Première Guerre mondiale, particulièrement sur le boulevard de la Pétrusse qui était très en vogue auprès des personnes les plus aisées. La plus impressionnante de ces maisons de maître fut certainement celle que fit construire le docteur Norbert Pauly, chirurgien, au numéro 57.
La conception de cette villa qui devait avoir des allures de château fut confiée à l’architecte Mathias Martin. Celui-ci accentua le caractère féodal de la demeure en la dotant de quatre tours angulaires, d’un pont conduisant à un imposant porche d’entrée, et en jouant sur les éléments apparents de la maçonnerie.
En 1923, la construction était achevée et le docteur Pauly put aménager son cabinet médical au premier sous-sol.
L’Histoire allait donner un destin singulier à cette Villa qui au départ ne devait être qu’une opulente demeure bourgeoise.

Des locataires embarrassants


Au moment de l’invasion du Luxembourg par les forces militaires allemandes, le 10 mai 1940, le docteur Pauly était en vacances dans le sud de la France. Quand il put enfin rentrer au pays vers la fin de l’été, il eut la désagréable surprise de trouver sa maison occupée par les services du ‘Einsatzkommando der Sicherheitspolizei und des SD’, plus connus sous le nom de Gestapo. Confronté à cet état de fait, le docteur Pauly se résigna à accepter ce ‘locataire’ qui trouvait la maison de maître tout à fait à son goût.
Dès les premières arrestations effectuées par la Gestapo lors des manifestations contre la destruction de la Gëlle Fra en octobre 1940, la Villa Pauly acquit une réputation sinistre.
Pendant toute la durée de l’Occupation, on évitait autant que possible de passer devant cette maison dont la façade arborait les longs drapeaux noirs à la rune des SS. La Villa Pauly s’était transformée en un objet de crainte et d’amertume. De nombreux résistants et personnes arrêtées lors de menées antiallemandes étaient amenés dans son enceinte pour y être interrogés, très souvent en subissant des actions de brutalité et même de torture (‘verschärftes Verhör’).
Même si aucun décès ne fut constaté à l’intérieur de la demeure, celle-ci fonctionnait cependant, pour les nombreux patriotes et résistants qui y transitèrent, comme un centre de torture et le point de départ vers l’univers des camps de concentration.
Par ailleurs, la Villa Pauly était aussi le centre administratif chargé de la déportation des Juifs vivant au Luxembourg. Les membres du consistoire juif devaient ainsi se présenter dans un des bureaux de la Villa Pauly afin d’organiser la déportation de leurs coreligionnaires.
À l’approche de la libération le 10 septembre 1944, les forces allemandes abandonnèrent leurs quartiers. Une poignée d’exaltés investirent alors la Villa Pauly et mirent le feu à plusieurs documents de la Gestapo. Les pompiers purent intervenir à temps pour sauver la bâtisse.
À partir de septembre 1944, et jusqu’à la capitulation allemande le 8 mai 1945, le ‘Counter Intelligence Corps’ de l’armée américaine (CIC) établit ses bureaux dans la Villa Pauly.
Après la guerre, l’Etat luxembourgeois loua le bâtiment afin d’y installer plusieurs ministères (Santé, Travail, Sécurité sociale). Les cellules au sous-sol furent démolies et la cave fut remise à neuf.

Le souvenir trouve sa demeure


Villa Pauly - petit escalier
Plus que sa valeur architecturale, c'est son histoire dramatique qui a fait rentrer la Villa Pauly dans la mémoire collective.
Tout de suite après la fin de la guerre, la Villa Pauly fut considérée comme la première étape du calvaire des résistants tombés dans les griffes de la Gestapo. En 1947, le périodique ‘Rappel’ exprimait son mécontentement devant le fait que la Villa abritait des bureaux administratifs au lieu de servir comme musée-témoin de la barbarie nazie. Cependant, pendant plusieurs années, rien ne fut entrepris dans cette direction, les autorités étant trop occupées à régler les problèmes de l’après-guerre – rapatriement, dédommagement, reconstruction.
En février 1951, un important procès eut lieu contre les membres de la Gestapo. Quelque 70 personnes racontèrent avec précision les traitements que leur avait infligés la Gestapo dans la Villa Pauly. Ces témoignages bouleversants, amplement repris par la presse luxembourgeoise, accentuèrent encore dans la mémoire collective l’image de terreur associée à la Villa Pauly.
En 1960, le gouvernement décida de faire l’acquisition du bâtiment.
En 1984, à l’occasion de la commémoration du 40e anniversaire de la Libération, une plaque commémorative fut fixée sur un pilier à l’entrée de la Villa Pauly, avec le texte suivant :
« Villa Pauly / Siège de la Gestapo / 1940 – 1944 / Passant, souviens-toi / des résistants torturés / en ces lieux / sous l’occupation nazie ».
Lors de l’inauguration de cette plaque commémorative le 9 avril 1984, Pierre Werner, Président du gouvernement, fit l’assurance au Conseil national de la Résistance (CNR) que la Villa Pauly deviendrait le siège de la Résistance dès le transfert du ministère de la Santé vers d’autres locaux.
En août 1989, à la demande du CNR, le gouvernement décida de classer la Villa Pauly comme monument national.
À partir de 1998, le CNR intensifia ses démarches pour que la promesse du gouvernement se concrétise, ce qui aboutit finalement au déménagement en 2000 du ministère de la Santé vers la Villa Louvigny. Le 10 mai 2000, à l’occasion du 60e anniversaire de l’invasion du Grand-Duché par la ‘Wehrmacht’, le CNR tint sa première réunion dans le hall d’entrée de la Villa Pauly.
À l’été de la même année, il transférait son siège de la rue de Bonnevoie au 57, boulevard de la Pétrusse. À cette même adresse furent établis le ‘Centre de documentation et de recherche sur la Résistance’ (CDRR) et les autres principales institutions de la Résistance : la ‘Fondation nationale de la Résistance’ (FONARES), la ‘Conférence nationale de la Résistance’ (CNAR) et le ‘Comité directeur pour le souvenir de la Résistance’ (CDSR).
Enfin, le 23 octobre 2001, la Villa Pauly fut inaugurée en tant que ‘Maison de la Résistance’.

La transmission subtile de la mémoire


Villa Pauly
Depuis l’année 2000, la Villa Pauly a retrouvé un lien direct avec son histoire pendant l’occupation nazie. De nombreux cinéastes y ont effectué des filmages afin d’illustrer des documentaires sur les années noires de l’Occupation.
En 2001, le Théâtre national de Luxembourg a mis en scène la pièce ‘Ana-Lena Blumfeldts Schmetterlingsschatten’ de Michel Grevis à l’intérieur même de la Villa.
Des associations d’anciens résistants s’y retrouvent régulièrement pour leurs réunions internes et aussi et dans le cadre de séances publiques sur l'Occupation. Le CDRR organise de nombreuses conférences dans le bâtiment et y accueille périodiquement des classes d’élèves intéressés par tout ce qui s’y est passé pendant la guerre. C’est aussi à la Villa Pauly, ce « lieu où l’on ne torture plus », qu’Amnesty International a présenté sa campagne contre la torture.
La Villa Pauly est qualifiée par le Luxembourg City Tourist Office ( www.lcto.lu ) comme étant l’une des plus belles demeures du plateau Bourbon. Du point de vue architectural, elle se présente comme un véritable bijou et il est passionnant de découvrir les mille détails d’origine de la construction. Mais c’est surtout au regard de sa triste histoire que la Villa Pauly doit être préservée. Il est à noter que la crainte et l’aversion devant ce que cette maison représentait étaient telles que pratiquement personne ne l’a prise en photo pendant les années d’occupation. Seul le photographe Tony Krier, qui habitait en face de la Villa Pauly, a osé prendre quelques clichés lors du départ de la Gestapo en septembre 1944.
La Villa Pauly reste synonyme de terreur pour ceux qui ont vécu l’occupation allemande. Mais elle est aussi devenue un lieu de mémoire et de recueillement qui raconte aussi bien les injustices nazies que l’attitude héroïque de ceux qui ont lutté pour l’indépendance du pays et pour la liberté.

Villa Pauly
57, bd de la Pétrusse
L-2320 Luxembourg

Nos remerciements vont à Paul Dostert, directeur du ‘Centre de documentation et de recherche sur la Résistance’, pour la réalisation de cet article.
Magazine Wunnen
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