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Article publié le 4 février 2013 - Wunnen n° 32 - février-mars 2013

08.02.2013

Rodolphe Mertens architectes

Loin de l’effet « Wao ! »

Photo : Maison Leybierg - © Catherine Thiry
Maison Leybierg - Photo : Catherine Thiry

Pour Rodolphe Mertens, pour que l’architecture existe, pour qu’elle prenne forme et soit justifiée, il faut d’abord qu’elle ouvre un espace de dialogue avec le destinataire. Dans cet espace sont esquissés les attentes, les moyens et les contextes propres au projet. Pour l’architecte, à ce moment-là, les maîtres-mots sont écouter et comprendre, interroger, proposer et discuter.



"Improviser en architecture est devenu un luxe."
Rodolphe Mertens, architecte

Rodolphe Mertens architectes - Loin de l’effet « Wao ! »

Parcours


Après la fin de ses études en 1995, Rodolphe Mertens part travailler en Hongrie pendant une année. Il revient ensuite au Luxembourg et devient collaborateur indépendant auprès du bureau de Nico Steinmetz. En 2000, il s’installe à son compte en remportant un concours pour l’imprimerie Victor Buck (Prix d’architecture 2001 – en association momentanée avec Nico Steinmetz). L’agence rodolphe mertens architectes est fondée en 2006. Elle regroupe aujourd’hui une petite d’équipe d’architectes et un ingénieur énergéticien. L’agence est active dans les domaines de l’habitat individuel et collectif, ainsi que dans le secteur commercial, la restauration, le tertiaire et l’industriel.
www.rodolphemertens.com

En architecture, ce n’est pas l’effet « Wao ! » qui fait la réussite d’une œuvre bâtie. L’architecte et les bâtisseurs ne doivent pas se contenter de la belle image qui est livrée aux médias et au public. Ce qui fait la valeur d’un projet architectural, c’est qu’il réponde à un maximum des attentes initiales du client et qu’il rende la vie des occupants plus aisée, plus confortable et plus satisfaisante. Pour atteindre ces objectifs, l’essence de ce que l’architecte propose en termes de services, ce n’est pas un style ou une signature, mais une approche de travail et une relation de confiance. Pour Rodolphe Mertens, la clé du processus conceptuel réside dans la relation éclairée et interactive entre le client et l’architecte.
C’était là tout le sens de l’installation de Rodolphe Mertens au Palazzo Bembo lors de la dernière Biennale de Venise. Intégrée dans l’exposition collective « Traces of centuries & future steps », cette installation portait un titre significatif : « A letter from an architect to a client yet unknown – an invitation to make room for dialogue ».
Dans l’interview qui suit, Rodolphe Mertens nous livre une série de réflexions sur la pratique architecturale. Des réponses qui parfois ne se privent pas de soulever de nouveaux questionnements.

Wunnen : Le Luxembourg, pays d’architectes ?
Rodolphe Mertens : Il y a eu, en l’espace d’une petite dizaine d’années, une évolution fondamentale de l’approche des agences locales par rapport à une architecture soi-disant contemporaine. Au regard de la taille du pays, je considère que la scène architecturale est vivante et de qualité, et certaines agences pourraient très certainement bénéficier d’un rayonnement vers l’étranger. A première vue, cette dynamique ne se décèle pas dans

Par ailleurs, il n’existe pas véritablement de grands bureaux, la taille des agences est aux proportions du pays, et il est de temps en temps frustrant de voir des projets emblématiques tomber dans les mains de grandes signatures étrangères.

L’architecture doit-elle se soucier de la réalité sociale ?
Elle peut difficilement y échapper. Un architecte qui désirerait ne pas s’en soucier devrait avoir une clientèle elle-même déconnectée de toute réalité sociale.

Photo : BONN09 - © Catherine Thiry
BONN09 : résidence comprenant trois appartements à Bonnevoie, construction à basse consommation et avec une ossature en bois massif. Ce bâtiment a été récompensé lors du dernier Bauhärepräis pour son insertion dans le tissu urbain. Photo : Catherine Thiry
Quelle architecture si le budget est modeste ? Le logement pour tous peut-il être de bonne facture architecturale ?
Le logement devrait être de bonne facture pour tous. Une architecture modeste par ses moyens n’est pas forcément de mauvaise qualité. Le confort et le bien-être des habitants ne dépendent pas du nombre de m2 réalisables ou du choix des matériaux.
Pour pouvoir livrer de la construction à bon marché, il convient généralement de recourir à la préfabrication et à des modèles préconçus, rationnels et répétitifs. Mais l’un comme l’autre ne devrait sanctionner une conception réfléchie et orientée vers les besoins de l’habitant.
Un espace a priori contigu peut être rendu fonctionnel et agréable avec un peu de ressources et de l’imagination, de la part de l’architecte comme du client.

Plus de densité bâtie dans les centres urbains : une solution pour amortir le coût du foncier ?
C’est une solution parmi d’autres, même s’il y a un risque qu’une plus forte densité entraîne elle-même une augmentation du coût du foncier. Une densification progressive de nos agglomérations est à prévoir de toute façon à moyen ou long terme. C’est par ailleurs une solution pour diminuer l’impact écologique de la construction - un plus faible étirement des réseaux techniques, de meilleures possibilités de mobilité douce, etc.

Rodolphe Mertens architectes - A la bourse
A La Bourse : Rénovation et transformation d'un immeuble commercial en immeuble mixte pour commerce et logements.
Faut-il sauver toutes les bâtisses anciennes ?
Les besoins et les envies ont fortement évolué en quelques générations, que ce soit au niveau de l’évolution des mœurs – augmentation du nombre de familles décomposées et recomposées - ou au niveau de la perception de l’espace - ouvertures pour lumière naturelle, dilution des séparations entre fonctions. D’autre part, il s’agit d’intégrer de plus en plus de techniques dans l’habitat - chauffage au sol, ventilation, équipements électroniques. Les bâtisses anciennes sont pour la plupart inadaptées à tous ces paramètres, sinon au coût d’interventions en profondeur ou même radicales. Très souvent, la rénovation ou la transformation d’un bien existant prolongera sa « durée de vie » de quelques décennies tout au plus, à un coût le plus souvent non négligeable, et sans pour autant rendre la construction apte à recevoir des adaptations technologiques ultérieures. Or, il me paraît assuré que nous aurons encore à considérer dans les temps à venir des chamboulements importants en termes de technologies de la construction comme en termes de performances énergétiques et écologiques.
Dans cette perspective, démolir et reconstruire un bâtiment, cela permet d’accommoder au mieux un programme fonctionnel aux objectifs de l’habitant, tout en renouvelant complètement la « durée de vie » de ce bâtiment, en le rendant énergétiquement efficace et mieux disposé à être adapté ultérieurement.
Démolir un bâtiment existant ne devrait pas pour moi être un tabou. Bien évidemment, cette approche ne peut être appliquée à chaque projet, que ce soit pour des raisons de budget, de valeur architecturale ou dans certains cas d’harmonie urbaine. Mais il faudrait alors envisager une forme de rénovation douce, avec des exigences énergétiques réduites.

Architecture durable : trop de technologie peut nuire à la qualité de vie.
La technologie est là pour nous faciliter la vie et la communication, augmenter un sentiment de confort et permettre une meilleure sécurité. Elle ne doit pas cependant aller à l’encontre de l’utilisateur.
Je suis convaincu que notre environnement sera de plus en plus imprégné de technologies et que les composants de nos habitations seront progressivement interconnectés par le biais d’Internet (« Internet of Things »). Mais il faut éviter de s’égarer dans une dimension « gadget », les nouvelles technologies ne sont pas une fin en soi – trop de technologie tue la technologie. Entre high-tech et low-tech, je privilégie le terme de « light-tech ».

Préférez-vous la ligne droite ou la ligne courbe ?
La ligne droite comme la ligne courbe, mais aussi la ligne brisée, la parabole et l’hyperbole, la courbe de Bézier. La forme ouverte et la forme fermée, le rectangle, le cercle, l’ellipse, le polygone, etc. Et aussi le point, à l’origine de tous les autres.

Rodolphe Mertens architectes - Arlon-Genin
Arlon-Genin : proposition de concours pour un ensemble urbain sans voitures. En association momentanée avec Moreno Architecture.
Le béton est-il encore un matériau contemporain ?
Nous apprécions de pouvoir travailler régulièrement avec le bois qui, aussi archaïque puisse-t-il paraître, est devenu très sophistiqué d’un point de vue de la technologie de construction. C’est, je crois, un matériau résolument contemporain et très malléable, parfaitement adapté à une construction énergétiquement efficace.
Mais j’ai toujours une affection pour le béton, même s’il est plus lourd, et à certains aspects plus contraignant. J’apprécie de travailler aussi avec l’acier quand c’est possible, et j’aimerais avoir l’occasion de travailler un jour avec de la terre crue et de l’argile. Chaque matériau a ses spécificités qui le rendent plus adapté selon les circonstances. L’idéal serait de pouvoir associer les matériaux et les compléter mutuellement par les qualités de chacun. Je crois que nous verrons progressivement apparaître des technologies de construction mixte ou hybride.

Une maison est-elle seulement une « machine » à habiter ?
Certainement pas, sinon occasionnellement du point de vue d’un investisseur ou d’un promoteur. La maison représente le foyer, qui permet de réaliser un certain désir d’émancipation, de concrétiser des aspirations et d’y projeter des perceptions personnelles de l’intimité, de confort individuel, de bien-être du ménage ou de la famille.

Est-ce que vous habiteriez dans les maisons que vous concevez ?

Chaque projet est conçu en fonction d’un dialogue avec des clients, et ce dialogue est différent à chaque fois. Il est certainement difficile pour un architecte d’éviter de se projeter dans les maisons qu’il imagine pour d’autres.
Il y a certains projets auxquels je m’identifierais plus, mais c’est dans une maison que j’aurais conçue pour ma famille et moi que j’irais vivre avant de vivre dans d’autres.



Rodolphe Mertens architectes
Photo : Catherine Thiry
Rodolphe Mertens architectes
Photo : Catherine Thiry


Rodolphe Mertens : « Nous portons un grand intérêt aux relations visuelles et spatiales entre intérieur et extérieur. Dans ces deux cas, l’aménagement d’une cour intérieure nous a permis de « dilater » l’espace visuellement tout en structurant les zones d’habitat et de services. »

Rodolphe Mertens architectes - Construction d'un restaurant scolaire en extension à l'Institut National des Sports
Construction d'un restaurant scolaire en extension à l'Institut National des Sports. Ossature mixte acier / bois.
Maître d'ouvrage : Administration des bâtiments publics. Photo : Catherine Thiry
L’architecture peut-elle mentir ?
Un bâtiment peut être facilement conçu sur le factice, sur des apparences, au détriment de sa fonction et de son utilisation. Mais par ailleurs, quand peut-on juger qu’un bâtiment est véritablement authentique ?

L’architecture peut-elle être totalitaire ?
Je ne vois pas, à priori, en quoi l’architecture pourrait être totalitaire, mais elle a la capacité d’être un instrument de pouvoirs et de propagande.
Mon premier travail après mes études s’est déroulé en Hongrie, en 1995/96. Il y avait depuis les années 70 un mouvement d’architecture organique, mené par Imré Makovecz, et qui se voulait contestataire par rapport au communisme d’alors. Mon patron, Dezsö Ekler ( www.ekler-architect.hu ), avait été initialement un architecte d’Etat avant de rejoindre le mouvement organique.
Dezsö me racontait qu’à l’université le premier exercice demandé aux étudiants était de retranscrire en plan l’habitation dans laquelle ils avaient vécu dans leur enfance et d’en faire une critique générale, au niveau de la fonctionnalité comme de l’esthétique. Cette anecdote m’a marqué quant à la manière dont l’architecture dans ce cas pouvait être instrumentalisée afin de bénéficier de l’innocence pour saper des souvenirs d’enfance avant d’inculquer des bases doctrinaires.

Rodolphe Mertens architectes - Loin de l?effet « Wao ! »
« En contraste avec tous les moyens techniques de visualisation disponibles à notre époque, il est toujours étonnant de voir l'impact que peut avoir un croquis », considère Rodolphe Mertens.
Architecture et improvisation : mariage impossible ?
Improviser en architecture est devenu un luxe. En cours de développement ou quand arrive la période de chantier, il est difficilement justifiable d’appuyer le bouton « Pause » et de changer le cours des choses pour une amélioration probable conçue sur le moment.
Il arrive évidemment, surtout dans un contexte de rénovation ou de transformation, d’avoir à réagir face à des nouvelles circonstances et de réajuster l’approche initiale. Il faut alors pouvoir permuter une situation de blocage en nouvelle opportunité.

Jusqu’où l’architecte peut-il faire des compromis ?
L’architecture est en substance une question de compromis. Il s’agit à chaque projet de faire la synthèse entre des facteurs hétérogènes, voire contradictoires, que ce soit sur le plan contextuel ou réglementaire, et les critères de budget, de temps et de qualité. Et l’architecture est trop inscrite dans la réalité pour qu’elle puisse concilier idéalement tous ces facteurs.

Visite de chantier : exécution ou work in progress ?
Il est préférable pour l’architecte comme pour son client d’avoir un projet abouti avant d’en commencer la réalisation, de manière à minimiser les risques en cours de chantier. Mais il est toujours intéressant de suivre un chantier, de pouvoir témoigner de son avancement et éventuellement d’envisager d’autres solutions que l’on aurait pu apporter, même si ce serait pour un projet ultérieur.
Il est à chaque fois grisant de voir se matérialiser ce qui était initialement couché sur le papier et préconçu dans l’esprit. Le métier est basé avant tout sur l’expérience, et l’expérience de l’architecte dépend fondamentalement de ce qu’il apprend en cours de chantier. Donc, exécution pour le bâtiment, mais work in progress pour l’architecte.

Rodolphe Mertens architectes - Résidences Dragonfly & Firefly
Résidences Dragonfly & Firefly : construction de deux immeubles résidentiels, de 13 unités, à Frisange. Projet en cours.
Recommanderiez-vous la profession d’architecte à votre enfant ?
C’est un métier exigeant, avec de lourdes implications pour l’emploi du temps et la vie privée, mais c’est un métier captivant. Si je devais avoir une autre vie, il serait probable que je m’y enfonce encore. Mais je ne suis vraiment pas sûr de le recommander plus tard à ma fille.
Le métier a énormément changé en l’espace de quelques décennies, et je ne suis pas convaincu que les études préparent le terrain de façon adéquate. Nous devons travailler à l’intérieur d’une contradiction fondamentale entre, d’une part, une déontologie à laquelle nous sommes tenus - même si elle est peut-être un peu empoussiérée – et, d’autre part, des intérêts économiques omniprésents parmi la plupart de nos interlocuteurs dans la construction.
Cette contradiction fait que notre métier est occasionnellement relégué à un rôle ponctuel sous une forme de « conseil artistique », et nous perdons progressivement des prérogatives qui auparavant faisaient partie de l’essence du métier.
Il y a probablement maintenant trop d’architectes et la pression n’en deviendra que plus forte dans les temps à venir.

Rodolphe Mertens architectes
« Quand les circonstances se présentent, compléter un projet d'architecture par un concept d'aménagement avec mobilier sur mesure nous permet au mieux de cibler les besoins et les désirs des clients.?»
Quelles sont les qualités principales requises pour un architecte ?
La curiosité, une certaine ouverture d’esprit, une disponibilité de l’écoute et du regard, un désir d’apprendre chaque jour.

Aimez-vous les conventions ou préférez-vous les détourner ?

J’aime certainement les interroger. Et les contourner procure indéniablement un certain plaisir.

Quel est votre plus grand rêve d’architecte ?
Concevoir un lieu de culte. Ou réaliser un endroit de villégiature en pleine nature, loin d’ici, avec une empreinte écologique minimale. Ou construire un bâtiment à vocation civique dans un pays en voie de développement.


Rodolphe Mertens architectes - Loin de l’effet « Wao ! »
Rodolphe Mertens architectes - Loin de l’effet « Wao ! »

Leybierg : construction d’une maison unifamiliale à Schuttrange, à basse consommation d’énergie et bâtie avec une ossature en bois massif.

Rodolphe Mertens architectes  - concours privé pour un lotissement sans voitures à Ettelbruck
Proposition de concours privé pour un lotissement sans voitures à Ettelbruck.

L’architecte doit-il se soucier du sens d’ouverture d’une porte intérieure ?
Oui, mais auparavant, l’architecte devrait s’interroger si cette porte est indispensable, opportune ou superflue. Il devrait définir les espaces que la porte partage et de quelle manière elle va les partager. Ensuite seulement, il peut définir si elle sera battante, pivotante, coulissante, en guillotine, à soufflet, etc., et dans quel sens elle s’ouvrira.

Votre installation au Palazzo Bembo : pourquoi l’avoir agrémentée d’une bouteille de vin ?
La bouteille de Proseco était une initiative des organisateurs de l’exposition, de manière à créer une atmosphère informelle pour une hypothétique rencontre. Une nouvelle bouteille était disposée chaque jour en guise d’invitation à l’installation. J’en ai été personnellement ravi, étant donné que la lettre se voulait justement comme l’annonce d’une conversation, d’un espace de dialogue entre un architecte et un client à venir, qu’il ne connaît pas encore.
Le contenu de la lettre est accessible à l’adresse www.encounteringarchitecture.org


Rodolphe Mertens architectes - Loin de l’effet « Wao ! »


Dans le cadre de l’exposition « Traces of centuries & Future steps » au Palazzo Bembo lors de la 13e Biennale d’architecture à Venise, Rodolphe Mertens a conçu une mise en scène servant à illustrer le dialogue entre l’architecte et le maître d’ouvrage. L’installation, qui faisait partie d’un ensemble de quarante autres présentations par des architectes du monde entier, consistait en une petite pièce aménagée autour d’une lettre rédigée à l’intention d’un client inconnu.

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