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Article publié le 9 juin 2010 - Wunnen n° 19 - juin-juillet-août 2010

25.08.2010

Patrick Sanavia, directeur du Service des sites et monuments nationaux

Inventorier pour mieux protéger

Le Luxembourg a gravé dans ses vieilles pierres tout un pan de sa mémoire collective et de son identité culturelle. Qu’est-ce qui est fait pour protéger les bâtiments du passé, non seulement les plus prestigieux et emblématiques, mais aussi les moins ostentatoires ? Nous nous sommes entretenus sur ce sujet avec Patrick Sanavia, directeur du Service des sites et monuments nationaux (SSMN), dont la mission est de veiller à la préservation des constructions que nous avons héritées de nos prédécesseurs.



Patrick Sanavia, Service des sites et monuments nationaux






« Il faut sensibiliser les particuliers par rapport à la valeur et au caractère des immeubles qu’ils occupent. »


Patrick Sanavia, directeur du Service des sites et monuments nationaux



Patrick Sanavia, Service des sites et monuments nationaux
Comment se traduisent, pour le SSMN, les mesures prises par le gouvernement dans le cadre de son paquet « anticrise » ?
Nous avons reçu des moyens fortement accrus pour nous occuper de tout ce qui est immeuble historique appartenant à l’Etat. Afin d’apporter un soutien aux entreprises du bâtiment, le gouvernement a en effet décidé d’intensifier le programme de restauration de son patrimoine bâti, en particulier de ses châteaux. En tant que maître d’ouvrage, nous gérons pour le moment 157 projets qui s'exécutent sur plus de 80 sites.
Par ailleurs, en vertu du règlement grand-ducal du 21 juillet 2009, il nous incombe de développer les volets conseil, subventionnement et accompagnement, en faveur des propriétaires de patrimoine. Dans cette optique, nous suivons actuellement quelque 800 chantiers et, chaque année, nous recevons entre 250 et 300 nouvelles demandes émanant de particuliers, de communes, d’associations et d’organismes divers. L’une de nos missions consiste à aider ces propriétaires, non seulement à conserver leur patrimoine bâti, mais aussi à l'optimiser sur le plan de l’espace et la lumière.



Critères d’identification
Le patrimoine est classé en différentes catégories : patrimoine religieux, châteaux-forts et forteresses, châteaux et résidences, patrimoine rural, patrimoine industriel, patrimoine urbain, patrimoine paysager, lieux de mémoire.



Attachés à leur terre, les Luxembourgeois sont sans doute aussi sensibles à la préservation du patrimoine bâti…
Généralement, les immeubles sont estimés, soit pour des raisons affectives, soit pour des raisons historiques. Il arrive que l’opinion publique se mobilise par rapport à certains édifices représentatifs. Mais il faut un éveil plus profond encore des mentalités. Celui-ci devrait commencer dès le plus jeune âge. Au niveau des écoles, il faudrait mettre davantage l’accent sur la perception du patrimoine bâti. Les jeunes devraient pouvoir comprendre les qualités architecturales et historiques des bâtiments qui les entourent. Mais il y a tout un effort de sensibilisation à mener également auprès des responsables communaux, des corps de métiers et des propriétaires. Il faut sensibiliser les particuliers par rapport à la valeur et au caractère des immeubles qu’ils occupent.

Il faut, sans doute, également une bonne coopération avec les corps de métier…

Oui, il faut que ces derniers prennent conscience des opportunités économiques que présente ce secteur et il faut également qu’ils maîtrisent les techniques et les matériaux requis. Dans cette perspective, le SSMN et la Chambre des métiers vont organiser conjointement des formations à l’intention des professionnels, afin de leur transmettre du savoir-faire et des compétences spécifiques. Le programme démarrera à la fin de l’année et il sera consultable sur les sites Internet de la Chambre des métiers et du SSMN.

Patrick Sanavia, Service des sites et monuments nationaux
Pour le particulier, la préservation d’éléments anciens est souvent synonyme de coûts plus élevés…
Certes, la sauvegarde des substances existantes peut, dans certains cas, engendrer un surcoût des travaux, mais il faut savoir qu’une partie de ce surcoût peut être prise en charge par le SSMN, sous certaines conditions. D’autre part, il faut considérer que, si on rénove un bien en respectant son caractère, on finit par être gagnant à moyen et long terme – au lieu de devenir un objet quelconque, la maison gardera sa valeur de construction unique, même en étant un peu moins en phase avec les critères d’habitat moderne.

Vous publiez un nouveau livre, le premier tome d’une série sur la topographie du patrimoine bâti au Luxembourg, qui s’inscrit dans votre travail d’inventorisation des structures dignes de conservation.
Le livre est une première expression de notre travail d’inventorisation, entamé il y a six ans et qui a d’abord porté sur les huit communes du canton d’Echternach. C’est un travail que notre agent, Mme Christina Mayer, architecte, a entrepris dans un esprit scientifique, sans idées préconçues, pour aboutir à un premier relevé des immeubles et ensembles qui présentent une potentialité de conservation. Des critères de recensement ont été établis, qui seront à valider ou à affiner au fur et à mesure que nous poursuivrons l’inventaire dans le reste du pays, toujours en collaboration avec les acteurs locaux, les communes, les bureaux travaillant sur les plans d’aménagement généraux (PAG) ou encore les associations d’historiens. La dimension du territoire luxembourgeois permet d’envisager de compléter à moyen terme ce recensement du patrimoine bâti. L’ouvrage est en vente dans les librairies, il s’adresse au grand public et à tous ceux qui s'intéressent au patrimoine bâti.

Patrick Sanavia, Service des sites et monuments nationaux
Comment se fait le tri parmi tous ces objets ? Comment certains sont-ils mieux sauvegardés que d’autres ?
L'inventaire est une présélection; sont choisis les objets qui sont restés authentiques, du moins en partie, qui sont rares, qui ont une histoire, voilà quelques critères décrits par notre livre et qui y sont appliqués. En ce qui concerne la protection et la sauvegarde, cela dépend d’une conjonction de facteurs. Dans certains cas, l’association des volontés et des moyens, par exemple du propriétaire, de la commune et du SSMN, conduit à d’excellents résultats. Il faut également composer avec les outils que sont les PAG, les règlements des bâtisses et la protection nationale accordée par le SSMN. Il est important d’anticiper les choses. Nous essayons de nous associer aux réflexions en cours sur les différents objets et sites, ceci lors de l'élaboration des nouveaux PAG à réaliser par les communes.Il faut sensibiliser, le plus en amont possible, les acteurs qui sont impliqués dans un projet, les promoteurs, les propriétaires, les commissions des bâtisses… Notre volonté est de les conseiller et d’accompagner les communes, afin qu’elles se donnent le cadre juridique approprié pour faire respecter des architectures, des immeubles, des quartiers. Il faut garder à l’esprit la phrase de Victor Hugo : «  Il y a deux choses dans un édifice, son usage et sa beauté; son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde; c'est donc dépasser son droit que le détruire ».

Si la bâtisse bénéficie d'une protection par le SSMN, des obligations incombent au propriétaire…
On distingue deux types de protection. Si l’immeuble est inscrit à l’inventaire supplémentaire, le propriétaire est tenu d’informer l’Etat, en l’occurrence le ministre de la Culture, des modifications auxquelles il a l’intention de procéder. Le SSMN a alors un certain délai pour considérer le projet et, si nécessaire, classer l'immeuble. Si l’immeuble est classé monument national, tout type de modification envisagée doit recevoir au préalable l’accord du ministre de la Culture. De plus, les travaux devront se faire avec le conseil et le suivi du SSMN.
Il n’est pas question pour nous de faire figure d’opposant intransigeant. Nous souhaitons engager le dialogue, comprendre les motivations des propriétaires – il est normal que les gens cherchent à adapter les bâtiments aux modes de vie d’aujourd’hui -, discuter avec eux, leur montrer qu’il est possible de procéder autrement et que, dans le cas de travaux visant à préserver la substance, ils peuvent bénéficier d’un subventionnement qui, dans le cas des immeubles protégés, peut aller jusqu’à 50% des frais encourus.



Subventions pour la restauration d’immeubles


Le règlement grand-ducal du 21 juillet 2009 prévoit de subventionner les mesures visant la conservation et la restauration de la substance bâtie historique. Le règlement édicte les règles suivantes :
  • les objets ayant au moins 60 ans à la date de la demande peuvent être subventionnés ; exceptionnellement, des immeubles plus récents, mais ayant une architecture sont éligibles des travaux de façade, de toiture, de ferblanterie, de gros-œuvre, de serrurerie, la restauration ou le renouvellement de portes et fenêtres, ainsi que divers travaux notamment à l’intérieur de l’immeuble et ayant comme but la sauvegarde de la substance historique ; peuvent encore être subsidiés des travaux d’architecte et d’ingénieur,
  • la demande, accompagnée de photos de l’immeuble, doit être introduite avant le début des travaux, de préférence dès l’élaboration du projet ; un formulaire correspondant est communiqué, sur demande, par le SSMN,
  • les travaux peuvent être subventionnés jusqu’à 30% des frais encourus, voire 50% pour un immeuble classé ou inscrit à l’inventaire supplémentaire; les demandeurs sont informés par une promesse de subvention,
  • les travaux sont à réaliser selon les recommandations du SSMN,
  • le montant définitif de la subvention est fixé à la fin des travaux au vu des factures et relevés soumis au SSMN.
Informations : www.ssmn.public.lu



La recherche de l’efficience énergétique, tellement d’actualité de nos jours, peut mettre en danger l’intégrité de bâtiments anciens…
Lorsqu’on n’est conseillé que par un spécialiste en énergie, il y a effectivement un risque de procéder à des transformations irréfléchies ou de mettre en place des solutions isolantes à première vue plus performantes sur le plan de l’énergie, mais dont la pertinence sur le long terme n’est pas avérée. Il faut se demander également si on ne va pas porter atteinte à la valeur immobilière d’un objet de caractère. On parle beaucoup de la valeur énergétique, il est dommage qu’on ne dispose pas d’une échelle de classification qui porte sur la valeur historique de la construction. Au SSMN, nous avons cherché le contact avec l'agence My Energy et le ministère de l’Economie, ceci afin de fournir des conseils qui couvrent tous les points de réflexion, le volet énergie comme le volet préservation des substances anciennes. Souvent, il s’agit de trouver le bon compromis entre la conservation de la substance historique, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, et l’affectation de l’immeuble.
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