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Article publié le 17 novembre 2014 - Wunnen n° 41 - novembre-décembre 2014

18.11.2014

Nico Steinmetz et Arnaud De Meyer, architectes urbanistes

Un long travail de lecture

Pour Nico Steinmetz et Arnaud De Meyer, architectes urbanistes, « tout projet commence d’abord par une promenade… ».

On était partis pour parler des immeubles résidentiels, de l’approche que cultive l’agence STEINMETZDEMEYER par rapport aux différents projets d’habitations collectives, et on a fini par broder, tout au long d’un entretien dense et passionnant, autour des thématiques de la densification et du vivre ensemble. Nico Steinmetz et Arnaud De Meyer sont architectes urbanistes et, dans leur travail, ils se posent forcément la question des espaces et des contextes dans lesquels s’inscrivent les bâtiments. En effet, tout autant que l’immeuble bâti, c’est tout ce qui l’entoure qui intéresse les architectes. D’une part, comment l’implanter « physiquement », par rapport à une topographie, un paysage, une lumière, des infrastructures ; d’autre part, comment le fixer culturellement et sociologiquement, par rapport à une empreinte historique, un fonctionnement organique et un tissu de relations qui existent avant lui. Ce bâtiment esquissé ne doit pas venir « déranger » le lieu, il doit venir s’y glisser en tant qu’élément nouveau de conversation urbaine. Non pour le détruire ou le snobber, mais pour l’enrichir.
« Tout projet commence toujours pour nous par une promenade. Nous allons sur le lieu, afin de le percevoir, de le comprendre de façon rationnelle mais aussi de le ressentir en nous, de l’appréhender sensoriellement et humainement…»

Wunnen : Le Luxembourg projeté dans l’avenir : vous voyez des villes verticales ?
Nico Steinmetz : C’est une des pistes possibles. Il ne s’agit pas d’amener la ville entière à devenir verticale. Il y a des quartiers dont l’essence et la qualité de vie reposent sur une ossature bâtie âgée de plusieurs siècles. Lorsqu’un lieu possède cette cohérence, il est très sensible à toute tentative de densification. En revanche, les nouveaux quartiers tel le Kirchberg sont naturellement plus propices à ce qu’on y construise de façon plus compacte.
Arnaud De Meyer : Construire des tours, cela ne veut pas forcément dire refaire La Défense… Il est possible de concevoir des bâtiments élevés qui sont en harmonie avec ce qui les entoure, en veillant par exemple à ce qu’ils ne créent pas des rues étroites sans soleil, à ce que leur qualité d’habitat soit optimale et à ce qu’ils soient perçus comme un apport positif pour le lieu où ils sont introduits.
NS : Vivre dans une tour est perçu dans différentes grandes villes comme une chance : c’est non seulement la possibilité de profiter de vues fabuleuses, mais de pouvoir habiter en milieu urbain, avec des avantages en matière de transports publics, de proximité du lieu de travail et d’accès aux offres culturelles et de services les plus divers. C’est la proposition d’un mode de vie qui peut séduire certains, tout comme d’autres préféreront le petit quartier pittoresque avec ses petits jardins et son esprit de village. Il ne faut pas généraliser certes, mais il faut approfondir le débat sur la densité.
ADM : La tour est souvent la seule réponse – ou la réponse forte - de densification dans une situation déjà saturée. Mais il est possible d’explorer d’autres solutions sans aller vers cet extrême, surtout au Luxembourg, où les villes restent à taille humaine. Pour nous, densifier, cela veut dire être créatifs et innovants, et proposer de nouvelles façons de vivre ensemble en ville. Et c’est dans cet état d’esprit que nous travaillons aussi bien avec des instances publiques qu’avec des promoteurs privés.

Wunnen : Et cette densification ne risque-t-elle pas de nuire à la diversité sociale d’un quartier ?

ADM : Non, si les projets sont bien réfléchis, s’ils prennent en compte les spécificités du lieu ou se donnent comme objectif justement de renforcer cette diversité. Ainsi, le Fonds du Kirchberg a ouvert depuis quelque temps un nouveau chapitre de son développement avec le lancement de différents projets d’immeubles mixtes, comportant une majorité de logements. Par ailleurs, la Ville de Luxembourg, avec son programme « Baulücken », a voulu réaliser des projets de logement collectif de qualité à un coût maîtrisé afin qu’une diversité de personnes puissent y accéder. L’idée étant d’intégrer des structures d’habitation à des endroits dont la spécificité fait qu’ils sont moins intéressants pour un promoteur, par exemple à cause de la complexité du terrain. Cela suppose un travail de couture, qui ne donne pas lieu à de très grands ensembles résidentiels avec beaucoup de logements, mais qui permet de réinjecter de la vie et une certaine mixité sociale mixité dans les quartiers existants. Avec son caractère marqué et sa topographie particulière, la ville de Luxembourg offre de nombreux défis aux architectes qui doivent tout le temps se demander : comment faire quelque chose de bien et de fonctionnel en se calquant au plus près de ces reliefs atypiques ?
NS : Le projet rue des Forains, attenant à une crête rocheuse, s’inscrit dans ce programme « Baulücken ». Tout comme l’immeuble Schetzel, qui est pratiquement achevé et qui est venu s’implanter sur un terrain de forme triangulaire à forte déclivité. L’un de nos objectifs était d’offrir à chaque appartement un maximum de vue sur le paysage magnifique, en l’occurrence la vallée de Dommeldange et les forêts sur les collines en face.
Le programme « Baulücken » permet de renforcer la mixité sociale dans la ville ; l’objectif est d’offrir des logements de qualité à des personnes et des familles aux revenus moyens – qui ne peuvent plus bénéficier du subventionnement social, mais qui ne gagnent pas assez pour acquérir du foncier dans la capitale. Or, cette population-là - avec les enfants qui vont à l’école, les adultes qui travaillent, se déplacent, consomment, interagissent…- est également vitale pour le dynamisme de la ville.

Wunnen : Quand vous planifiez un immeuble, comment appréhendez-vous son interaction avec ce qui l’entoure ?
NS : C’est un long travail de lecture. On parcourt le lieu, on se l’approprie, on lit son histoire… Chaque quartier est un livre ouvert, il faut considérer la topographie, les gabarits, la lumière, les points de circulation et de déplacements – piétons, cyclistes, automobilistes. Les espaces de mouvement sont ce qu’il y a de plus important dans la définition d’une ville.
En tant qu’urbanistes, nous devons nous demander : que peut-on ajouter dans ce quartier pour mieux façonner le vide ? Car le vrai défi est celui de rendre remarquables les espaces vides. Qu’est-ce qui perdure à travers les âges ? Ne s’agit-il pas de nos avenues, nos boulevards, nos parcs, nos grandes places publiques… ? Quant aux bâtiments, il y en a qu’il faut se résoudre à démolir et remplacer – parce qu’ils ne conviennent plus à l’évolution des temps, des besoins et des fonctions. Mais les axes de déplacement et de suspension dans la ville demeurent. C’est autour de cette trame qu’il faut d’abord broder pour ensuite y développer une architecture qui répond à des besoins qui eux sont bien plus évolutifs. L’architecture d’aujourd’hui cherche de façon sincère et honnête aussi bien à respecter les temps anciens, c’est-à-dire l’existant - les gabarits, la lumière, le tissu social - que le temps d’aujourd’hui. Il ne faut pas avoir peur de faire un éventuel morceau de patrimoine de demain.
ADM : Pour nous, intégration ne veut pas dire imitation, dissimulation du geste constructif nouveau. Un projet que l’on ne voit pas n’est pas forcément bien intégré parce qu’on ne le voit pas ou qu’il se fond dans le paysage. Ce qui compte c’est tout le travail de tissage autour de tous les paramètres définissant le lieu. Qu’il y ait une continuité. Une ville peut s’envisager comme une histoire qui défile devant nous, avec une succession de séquences. L’architecture peut contraster avec l’existant tout en s’inspirant d’éléments locaux – mais jamais en faisant du simple copier-coller ou un pastiche. Vouloir faire du mimétisme à notre époque est une approche assez superficielle, à notre avis. Il est important de comprendre ce qui s’est fait jusqu’ici à cet endroit – lire le livre -, mais il faut ensuite se demander : « comment vais-je pouvoir écrire la suite de façon actuelle tout en poursuivant la même histoire ? »

Wunnen : En somme, vous êtes des architectes baladeurs… Cette approche d’un projet par rapport aux différentes contraintes liées au lieu est convaincante, mais il vous faut certainement aussi être sur la même longueur d’onde que le maître d’ouvrage…
NS : En effet, il faut une grande ouverture d’esprit du maître d’ouvrage, comme cela a été le cas pour la Ville de Luxembourg pour ce qui concerne les projets au Pfaffenthal. Au départ, il y avait un besoin de rénover le bâtiment du Mouvement Ecologique ainsi que l’école attenante. Considérant que le bâtiment construit dans les années 30 ne présentait pas une grande valeur en termes de qualité d’ouvrage ou d’artisanat, considérant son mauvais état (fissures, moisissures), considérant aussi qu’en tant que volume il réduisait considérablement l’espace de circulation piétonne dans la rue, nous étions tous d’accord sur le fait que sa rénovation était un mauvais investissement. La démolition a été décidée, ce qui a ouvert la voie à de nouvelles propositions allant dans le sens de la densification adaptée et de la redéfinition du quartier. Le projet a permis de créer des logements sans jardins, avec vue sur le parc et la cour d’école. La ville a accepté nos propositions, malgré le fait que ça représentait un processus long et compliqué – ceci afin de réussir une telle juxtaposition de fonctions. Mais le projet s’est concrétisé et nous sommes heureux d’avoir pu rester dans le « grain » du quartier, en ajoutant une structure qui renforce la diversité de rencontres et l’imbrication des fonctions qui ont de tout temps caractérisé le lieu.
ADM : On associe souvent la notion de densification à l’idée d’un promoteur qui veut « rentabiliser » au maximum son investissement. Mais la promotion est un simple mécanisme économique qui contribue à « produire de la ville ». C’est un métier, avec son savoir-faire et ses contraintes. Ce que nous devons suggérer au promoteur de faire, avec l’appui des acteurs publics, comme la Ville de Luxembourg, c’est de miser sur la qualité et de distinguer sa production de cette façon-là. Nous travaillons avec différents moyens et différents programmes. Aussi bien pour des promoteurs privés, comme à Merl, que pour des promoteurs publics, le Fonds du Logement et la SNHBM. Ce qui fait que nous avons le sentiment de contribuer à une ville pour tous, et non pas une « ville pour une élite ». Ainsi, les immeubles que nous avons conçus pour la SNHBM au Kirchberg sont très systématiques pour arriver à une économie de construction, mais en même temps chaque unité a des qualités de lumière, de vue sur l’extérieur, d’espace, qui rendent possible et agréable le vivre ensemble.

Wunnen : Que peut proposer l’architecte et/ou l’urbaniste pour recréer dans la ville, dans les quartiers, du sentiment communautaire ? Comment le bâti, densifié ou non, peut-il favoriser les rencontres, les échanges, les liens, et non la fragmentation des êtres et parcours ?
NS : Quand on fait un immeuble résidentiel, le vrai challenge n’est pas dans l’objet lui-même ou ce qu’il contient, mais bien dans la façon de rendre distinct et agréable à partir de la réflexion sur tout ce qui l’entoure – les espaces verts, les petits chemins, les liaisons en bus… Ce sont ces aspects extérieurs qui encadrent le bâti, qui vont rendre attrayante l’idée d’habiter dans cet immeuble plus que dans un autre et dans ce quartier plus qu’ailleurs.
ADM : La mixité dans l’immeuble même est également importante. A l’exemple du projet rue de Neudorf, il est avantageux de proposer une diversité de logements, des lofts et des grands appartements, mais aussi des appartements à une ou deux chambres de taille standard, ou encore des studios. Ceci pour répondre à des budgets et à des profils différents qui souhaitent habiter en ville. Il est important que les nouvelles structures permettent de préserver cette mixité sociale, faite de cultures, de nationalités, de figures familiales et de revenus différents.
NS : Force est de constater qu’au Luxembourg, les projets ne mettent que rarement l’accent sur la notion du communautaire, étant donné que le vivre ensemble et le mélange des fonctions et des usagers en un lieu est souvent synonyme de nuisances et de conflits éventuels. Mais pour qu’un lieu puisse avoir de l’énergie et du caractère, il faut qu’il y ait une diversité de gens qui l’investissent et l’imprègnent. C’est du croisement de toutes les activités dans un territoire partagé et de la tolérance et du respect des uns envers les autres que peut jaillir ce dynamisme, ce débordement de vie qui fait tout le charme des quartiers les plus vivants. Il faut bien qu’il y ait un camion le matin pour livrer du frais ! Le collectif et le partage social sont largement supérieurs à tous les désagréments qui en découlent. La vie dans un quartier, ce sont mille activités différentes : habiter, travailler, étudier, se promener, faire des achats, rencontrer des amis, visiter un parc ou un musée, aller au théâtre ou dans une piscine… Et lorsqu’un quartier permet une multitude d’usages de façon harmonieuse, il peut également devenir lui-même objet d’attraction et d’inspiration.

Wunnen : Les nouveaux immeubles résidentiels en tant que véritables équipages high-tech (technologies sophistiquées, exigences énergétiques…) : que dire de leur amortissement, entretien et pérennité ?
ADM : Les enjeux liés à l’économie d’énergie et à la réduction des émissions polluantes sont réalistes et il est normal qu’ils soient aujourd’hui intégrés dans toute construction d’immeuble ou aménagement urbain. Un exemple très simple et pragmatique : il faut veiller à ce que les ombres portées d’un bâtiment n’entravent pas l’éclairement des immeubles avoisinants. Evidemment, c’est là une chose plus difficile à faire dans le cas d’une intervention sur un tissu existant, mais il faut à chaque fois considérer l’urbain et le quartier. Cela permet d’ailleurs de poser une question : est-ce qu’il y a une réelle pertinence à construire des bâtiments passifs en ville, dès lors que l’on peut réaliser de substantielles économies d’énergie en travaillant sur la densification du bâti, sur la mise en partage des équipements techniques, sur les parcours à pied et sur l’optimisation des transports publics ?
ST : Pour chaque projet, nous essayons d’avoir une démarche terre à terre, pragmatique. Nous ne sommes pas dans la « gratuité » du geste ; chaque action pour nous doit signifier quelque chose, ne serait-ce que pour créer un landmark ou une tour flagship, si, par exemple, l’effet Bilbao – toutes proportions gardées - est l’objectif poursuivi. Il est parfaitement justifié pour une municipalité de vouloir construire un immeuble phare qui va fonctionner comme un aimant économique et qui va générer une infinité d’activités autour de lui. La ville a besoin de ce type de projets visionnaires, tout en les complétant par d’autres actions urbaines.
Alors oui, il y a parfois dans certains lieux des immeubles qui sont construits qui sont comme des manifestes, qui vont caractériser l’image du quartier. Jadis, on faisait bien des tours, des écoles, des opéras, etc. C’est un peu dans cet esprit que nous avons travaillé sur le Centre Guillaume II… Nous pensons qu’il fallait donner une certaine valeur iconographique, car c’est un élément vecteur de rassemblement et d’identification pour la place Guillaume. D’ailleurs, de façon symbolique, la structure contient en son cœur la salle des cérémonies.

Wunnen : Immeubles existants (maisons ouvrières, unifamiliales, immeubles des années 60/70) : comment les réhabiliter pour leur redonner du sens en tant qu’habitations en phase avec notre époque ?

NS : Ces anciens quartiers sont le résultat d’une construction sociale, économique, politique, qui parfois s’est faite au fil de plusieurs siècles. Avant de définir une intervention, il faut que nous posions les bonnes questions – et on revient à cette idée de lecture : quels étaient les acteurs qui à l’époque ont influé sur le façonnement du quartier ? Les bâtiments comportent-ils des ouvrages remarquables qui témoignent de techniques constructives et d’artisanats aujourd’hui révolus ? Y a-t-il des types de logements que l’on ne peut plus refaire aujourd’hui – avec leurs points forts et leurs points faibles ? C’est dans cette perspective qu’il est parfois judicieux de préserver les lieux chargés de mémoire. Cependant, les « muséifier », c’est aussi les tuer à plus ou moins long terme. Il y a tout un travail d’orfèvre pour réinjecter de la vie et de la modernité dans ces quartiers, en restant respectueux de ce qui fait leur richesse.
Mais il faut oser le faire, les Romains l’ont fait sur les bâtisses des Grecs, à la Renaissance, on a réinterprété les ouvrages antiques, chaque civilisation se réapproprie à sa manière l’héritage laissé par les ancêtres pour l’adapter à ses nouveaux modes de fonctionnement. La ville est un organisme vivant, elle est en évolution permanente en fonction des besoins de ceux qui l’habitent. Mais c’est toujours l’être humain qui doit être au centre de tous les développements – et non les machines. Pour nous, il est très important d’aller dans le sens de la « ville de l’être » et non de la « ville du faire ». Les citadins actuels souhaitent des villes où ils se sentent bien globalement, et non plus seulement des quartiers saucissonnés selon les fonctions différentes.
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