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Article publié le 10 février 2014 - Wunnen n° 37 - février-mars 2014

07.02.2014

Interview Vincent Callebaut, architecte visionnaire

« Quand construira-t-on des tours de logements au Kirchberg ? »


Le jeudi 5 décembre, en marge de la conférence « Living City 2013 », organisée par Neobuild à la Philharmonie, nous avons rencontré Vincent Callebaut. En quelques années, ce jeune architecte belge, dont l’agence est établie à Paris, s’est fait connaître sur le plan international à travers des maquettes visionnaires qui alimentent les débats autour de la question des villes verticales et des bâtiments communautaires et auto-suffisants sur le plan énergétique.
Au travers de l’entretien qu’il nous a accordé, c’est un architecte à la fois rêveur et pragmatique qui s’est révélé à nous. Son objectif : construire des bâtiments pour une nouvelle façon de vivre et de consommer ensemble.

Wunnen : Que veut dire le concept « Living City », qui est la grande thématique de cette conférence ?
Vincent Callebaut : La troisième révolution industrielle, en marche depuis grosso modo une dizaine d’années, se trouve à la conjonction des nouvelles technologies de la communication et de l’avènement des énergies renouvelables. Cette évolution ouvre la voie vers la décentralisation du système de production énergétique des villes. Jusqu’ici, on a construit des bâtiments qui, aussi esthétiques et fonctionnels soient-ils, sont inertes et ont besoin d’être raccordés au réseau afin de se charger en énergie et de se débarrasser de leurs déchets. Dans le cas des bâtiments intelligents, l’objectif est d’arriver à des structures à énergie positive, qui produisent leur propre énergie, qu’elle soit électrique, calorifique ou même alimentaire, et qui recyclent leurs déchets par l’intégration de la biomasse, de zones de compostage, de lagunes de phytoépuration… Living City amène la réflexion « smart building » à l’échelle de la « smart city » en mettant en place un « smart grid », c’est-à-dire un réseau communicant qui permet aux bâtiments connectés d’échanger entre eux sur base de leurs productions et besoins, que ce soit en énergie électrique et calorifique ou au niveau de leur culture maraîchère.
Ces échanges, qui pourront se faire en temps réel via les technologies de la communication, seront aussi une source d’enrichissement économique.

Les maquettes que vous projetez s’inscrivent dans cette idée de l’autogestion énergétique ?
Il n’y a pas si longtemps, on ne parlait que de développement durable. Aujourd’hui, c’est la smart city qui a le vent en poupe. Finalement, il est question d’atteindre le même but. J’ai 36 ans, la génération de mes parents et de mes grands-parents m’ont laissé une planète en moins bon état que celui dans lequel ils l’avaient reçue. Notre génération a été abreuvée de constats hyper-anxiogènes, faits par des très grands documentalistes, tels que Yann Arthur Bertrand ou Nicolas Hulot, Al Gore aux Etats-Unis, sur le dérèglement climatique et l’épuisement des ressources… Que peut-on faire en tant que citoyens ? Pour ma part, en tant qu’architecte, j’ai décidé d’utiliser mon métier comme médium pour exprimer un message positif : oui, nous réussirons à construire des bâtiments caractérisés par une grande résilience écologique, c’est-à-dire avec une réduction des émissions de CO2 et la capacité de gérer leurs propres énergies et leurs propres déchets.

Les maquettes qui ont contribué à votre notoriété sont des projections et non des réalisations…
En effet, j’ai fondé mon agence il y a dix ans déjà. A la base, on a élaboré les projets qu’on avait dans les tripes, des projets issus de la recherche, des projets-manifestes en quelque sorte qui abordent frontalement différentes questions de société, la montée des eaux, l’agriculture intensive… Je présente trois de ces projets lors de la conférence :
Lilypad : une ville flottante pour réfugiés climatiques ;
Dragonfly : un prototype de ferme verticale à New York, que nous développons actuellement également pour la ville de Kuala Lumpur en Malaysie ;
L’Hydrogenase : un aéronef-ferme avec zéro émissions carbone qui utilise l’hydrogène comme énergie, hydrogène produit grâce à la biodégradation des algues et micro-organismes marins.

Et qu’en est-il la transposition de ces visions dans la réalité ?
Nous essayons de dresser les ponts entre la recherche fondamentale en laboratoire et la recherche appliquée en industrie et sur chantier – notre but principal reste celui de construire ! Ainsi, nous avons actuellement trois projets en cours de réalisation.
Le Coral Reef à Haïti, dans la ville de Port-au-Prince, dont le permis de construire a été validé l’année dernière. Un projet visant la construction de 1000 maisons passives sur un pier existant dans le port industriel. La proposition est de générer une architecture organique à partir d’un élément simple – un container revisité, standardisé et préfabriqué en usine, transporté par cargo et amené directement sur le pier existant. Objectif : démontrer que, même avec des moyens a minima, on est capable de créer des structures végétalisées où chaque habitant de chaque logement a son jardin, son potager suspendu dans le ciel.
Le deuxième projet, Asian Cairns, consiste en six fermes verticales dans la ville de Shenzen en Chine, mises en place dans un quartier mixte, composé de logements, de bureaux, de loisirs…. On se situe ici à l’opposé de ce qu’a toujours prôné la ville occidentale : l’étalement à l’horizontale, la monofonctionnalité des quartiers, la muséification du centre ville, les entrées de ville envahis par les grands distributeurs de la consommation… Les pays émergents d’Asie essayent d’avoir un regard critique sur les erreurs urbanistiques qu’on a faites en Europe. Le secret réside dans le mélange des cultures et le mélange des fonctions, et dans la densification de la ville à la verticale et non plus à l’horizontale. En effet, plus une ville est dense, moins elle est énergivore. Prenez dix maisons individuelles et étalez-les sur la table, elles vont avoir des déperditions thermiques bien plus élevées que si on les mettait les unes contre les autres et qu’elles se chauffaient mutuellement. Donc, nous prônons la construction verticale et la réintégration du modèle agricole au cœur de la ville.
Enfin, l’Agora Garden consiste en la construction d’une tour écologique au pied de la tour 101 à Taipei. C’est un projet que nous avons remporté il y a trois ans et demi sur un appel d’offres international à Taiwan , et ceci face à Norman Foster et Zaha Hadid. Le projet est en chantier depuis deux ans et devra être livré en 2016. Agora Garden est une tour écologique qui sera certifiée Leed gold +, l’une des certifications environnementales les plus strictes au monde. Le bâtiment est écologique, non seulement parce qu’il est pensé selon des règles bioclimatiques et qu’il intègre des énergies renouvelables, mais aussi parce qu’il prend en compte une multitude d’aspects : comment a-t-on démoli le bâtiment qui était là avant, pour polluer le moins possible ; avec quels matériaux construit-on la nouvelle tour, comment seront dégradés ses matériaux si un jour elle doit être démolie, combien de temps pourra-t-elle résister aux pressions sismiques et aux typhons fréquents dans la région… C’est tout ce cycle de naissance et de vie du bâtiment que recouvre la certification Leed, pour respecter les principes C2C (« cradle to cradle »), où tout se transforme, tout se recycle, et rien n’est jamais inerte.

Pourquoi avez-vous consacré tant d’énergie et de travail à des projets de recherche ?
Après la création de notre agence, nous avons remporté quelques concours, mais nous n’avons pas été pris en fin de compte parce qu’on nous considérait trop jeunes et pas assez connus. Nous avons donc décidé de ne plus participer aux appels d’offre en Europe et de nous concentrer sur des projets de recherche qui nous tenaient à coeur… Paradoxalement, c’est en nous donnant à fond sur ces projets-là, en allant au-delà de notre fonction d’architectes, en endossant un discours sociétal et politique, que finalement nous nous sommes fait remarquer, que nous avons été invités à toute une série de conférences et d’expositions internationales, et que nous avons fait le « buzz » sur Internet, de façon involontaire. Et c’est finalement aussi grâce à toute cette dynamique qu’on nous a invités à concourir sur différents appels d’offres internationaux. Nous croyons dans la pertinence et la faisabilité des bâtiments métaboliques, vivants, inventifs et écologiques. Ainsi, depuis deux ans, nous bénéficions de commandes directes en Asie, pour faire des éco-villages, notamment dans les villes de Kunming en Chine ou Fes au Maroc.

Pourquoi chez eux plutôt que chez nous en Occident ?
Il y a une raison très simple à cela: le taux de croissance de la France est de 0,03 %, tandis que le taux de croissance de la Chine est de 15 %. Les pays émergents ont l’explosion démographique, ils ont les terrains, ils ont la puissance financière, et ils ont des technologies beaucoup plus avancées que les nôtres. Tous ces vecteurs assemblés font que l’innovation se passe là-bas… J’étais à Singapour la semaine dernière, j’avais l’impression de me retrouver au 22e siècle. Tout ce qu’on dit ici est fait là-bas. On me traite parfois de futuriste ou d’éco-science-fictionniste, et moi-même j’ai pris une claque en voyant tout ce qu’ils font… Là-bas, on agit en réfléchissant, alors qu’en Europe, j’ai l’impression qu’on se regarde parfois un peu trop le nombril. Cela dit, chez eux comme chez nous, il s’agit de nous efforcer en tant qu’architectes pour proposer au client, à l’investisseur, des solutions « win-win ». De notre côté, nous défendons une architecture organique, nous intégrons des énergies renouvelables, et de son côté, l’investisseur veut faire de l’argent, puisque c’est son métier… Nous ne sommes pas naïfs, nous ne tablons pas simplement sur le fait de trouver des clients qui aiment ce qu’on fait. Il faut nous casser la tête pour élaborer des solutions qui tiennent compte de nos principes mais qui sont également viables et rentables pour les commanditaires.


Vos tours auto-suffisantes proposent de nouvelles façons de vivre ensemble. Sont-ils prêts dans ces pays lointains à vivre de cette façon-là, à la verticale ?
Dans les pays d’Asie à forte explosion démographique, ils ont toujours vécu de cette façon-là. En Europe, nous sommes rongés par l’individualisme. Chacun sa maison, chacun sa voiture, et quand on devient vieux, on part en maison de retraite. Là-bas, les trois générations d’une même famille vivent toujours ensemble. Les enfants, les parents, les grands-parents, ensemble dans une même unité de logement. A Taiwan, à Hong-Kong. Là-bas, il n’y a que des immeubles de condominium,  comme sur la côte Est aux Etats-Unis. Habiter dans une tour dans une grande ville, non seulement ils y sont habitués, mais ils y voient beaucoup d’avantages. Contrairement à ce qui se passe en France où on a été traumatisé par ce qui s’est fait dans les années 1960, ce qui fait qu’on associe les tours à des HLM froids et déclassés. Là-bas, vivre dans une tour de 40 étages, c’est la modernité, c’est la vue sur la ville, le contact avec les éléments, le fait d’habiter au centre de tout, près de son lieu de travail, près de tous les services… A Paris, on ne veut pas construire des tours, parce que le plafond urbain est limité à 34 mètres - alors qu’il manque 600 000 logements sociaux ! Donc la ville prend le parti de la muséification des quartiers historiques, et tant pis pour les 600 000 logements sociaux, ils n’ont qu’à se faire en périphérie. Du coup, on fait le « Grand Paris », un concept sorti tout droit des années 1970, qui imposera le recours systématique à une surmobilité, qu’elle soit publique ou privée. Je pense que ce n’est pas la bonne solution.
Les tours communautaires vont dans le sens du partage des ressources, ce qui va de pair avec les volets économique et humain. Ainsi, nous travaillons sur le projet d’un éco-quartier à Kunming en Chine. Nous avons proposé à la municipalité de ne laisser rentrer aucune voiture dans l’enceinte du quartier – le projet prévoit un grand parking souterrain commun à toutes les villas, dans lequel les habitants et les visiteurs pourront garer leurs véhicules. De plus, au lieu de mettre en place des espaces verts à seule vocation esthétique, on prévoit des surfaces de potagers et de vergers communautaires, sur lesquelles les familles du quartier pourront cultiver ensemble fruits et légumes bio – un module générateur d’aliments mais aussi de lien social.

Est-ce que vous pensez qu’en Occident, on viendra aussi et assez vite à des réalisations aussi radicales ?
On y viendra nécessairement, mais actuellement l’Europe est hyper-fragilisée, notamment par son taux de croissance qui est égal à zéro. Dans tous les pays européens, surtout en France, Allemagne, Pays-Bas, on entend dire que c’est l’innovation qui doit constituer le moteur économique, mais l’innovation on a du mal à avancer… Des conférences comme cette « Living City » sont une excellente chose pour faire booster les énergies, il faut que les politiques agissent…

Des conférences comme celle-ci sont un moyen de booster les énergies ?
L’un des objectifs de la conférence est de réunir différents points de vue et différentes compétences : un architecte, un informaticien, un mathématicien, un politique, un économiste, un sociologue, les visions se nourrissent les unes des autres, on travaille ensemble dans une espèce de « think tank », le but est de sensibiliser les responsables politiques, pour essayer d’innover dans la ville. Le problème en Europe est que le politique fonctionne sur des quinquennats, donc le rôle politique agit sur du court terme, alors que la « ville intelligente » demande du long terme, ce sont des gestations longues. En tant qu’architecte, on arrive à faire de l’acupuncture, à livrer des bâtiments ponctuels, mais c’est la ville toute entière qui doit être repensée en termes d’urbanisme et d’interconnexions.

Vos images portent ce côté de rêve, de merveilleux. Il est important pour vous de susciter cette part de l’imaginaire ?
Nous avons été tellement matraqués par la sinistrose, la crise économique, le chambardement climatique, etc., qu’il nous semble essentiel de militer, au travers du rêve et de la fantaisie, pour des solutions réelles et viables. Ce rêve devient quelque chose de très palpable quand par exemple on travaille dans un cadre international, comme pour l’Agora Garden ou Asian Cairns… Nous avons la chance de travailler avec les meilleurs ingénieurs au monde, dans une équipe multinationale, composée d’experts américains, japonais, taiwanais, européens, et on travaille ensemble dans un même esprit, malgré les langues différentes, on se comprend sur base d’abord de simples croquis, puis d’images de synthèse, puis on construit ensemble…
C’est magique quand vous avez une dizaine de langues et cultures qui se rencontrent, et que tout le monde s’accorde autour d’un simple dessin qu’on trace en quelques lignes. Notre arme de séduction, c’est la poésie qu’on essaye de mettre dans nos représentations graphiques.


Le Luxembourg : quelle part de rêve, poésie, smart city ?
Il y a une volonté de devenir un modèle en terme de smart city. C’est un peu l’avantage des petits pays, des villes-Etat, qui sont plus flexibles en termes d’innovation. Maintenant, il reste beaucoup de travail à faire. Dans les conférences européennes, il y a toujours beaucoup de constats mais relativement peu d’actes qui représentent cette idéologie.
Même si on note, ici et là, quelques bâtiments qui de façon ponctuelle s’engagent sur la voie du passif bioclimatique, il faut aller plus loin encore et planifier de façon globale. Quand construira-t-on des tours de logements ici sur le plateau du Kirchberg ? Pour faire en sorte d’avoir un vrai quartier de ville qui fonctionne 24h sur 24, qui fonctionne le week-end, qui donne de la vie, qui vibre, qui constitue un vrai cadre urbain polyforme. Je reviens toujours sur ces deux mots-clés : mélanger les cultures et mélanger les fonctions.


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