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Article publié le 11 février 2015 - Wunnen n° 42 - février-mars 2015

13.02.2015

Entretien avec Jos Dell, président de l’Ordre des Architectes et Ingénieurs-Conseil

Entretien avec Jos Dell, président de l’Ordre des Architectes et Ingénieurs-Conseil (OAI)
Depuis octobre 2013, Jos Dell endosse le rôle de président de l’Ordre des architectes et des ingénieurs-conseils. Jos Dell est ingénieur-architecte diplômé de l’Université de Liège et associé-gérant du bureau m3 architectes à Luxembourg. Nous nous sommes entretenus avec lui sur les thématiques de la responsabilité de l’architecte dans le façonnement de lieux de vie et d’habitat, et sur le caractère évolutif de la profession.



A propos de l’OAI et de ses membres : Un pilier solide de notre société

Constitué en mars 1990 aux termes de la loi du 13 décembre 1989, l’Ordre des Architectes et des Ingénieurs-Conseils (OAI) regroupe cinq professions libérales, à savoir architecte, architecte d’intérieur, ingénieur-conseil, urbaniste-aménageur et architecte-/ingénieur-paysagiste.


En 25 ans, le nombre de bureaux établis au Luxembourg a presque triplé pour les architectes (476 en 2015) et presque quadruplé pour les ingénieurs-conseils (192 en 2015). Ces bureaux emploient au Grand-Duché plus de 4.200 personnes.

Au-delà de ses missions légales, d’organisation professionnelle ainsi que d’intérêt public, l’OAI valorise la véritable dimension du travail de ses membres, au niveau économique, social, artistique et culturel, pour un cadre de vie durable et de qualité.

Plus d’informations sous www.oai.lu ; autres sites : www.unbonplanpourtonavenir.lu; www.architectour.lu.

Wunnen : Le logement pour tous est l’un des sujets qui investit le plus le débat public au Luxembourg. Quel est votre avis sur la responsabilité des architectes dans le domaine de la création d’habitat, en termes à la fois de qualité et de quantité ?
Jos Dell : C’est une matière où il n’est pas aisé d’être concluant… Avec leurs réalisations, les architectes indépendants ont une part de marché sensiblement réduite par rapport aux promoteurs investisseurs qui développent de très grands projets. Dans de nombreux cas, l’architecte n’intervient que de façon subordonnée, trop souvent uniquement pour l’autorisation de construire… Est-ce une bonne ou une mauvaise chose, on peut en discuter longtemps… En effet, si les promoteurs proposent sur le marché un produit qui atteint une certaine qualité architecturale et à un prix que les gens sont disposés à payer, est-ce un mal en soi ? Ce qui compte dans cette question, c’est de développer « la culture du bâti », de parvenir à donner à toute construction une qualité architecturale. On constate une évolution importante dans la société luxembourgeoise, même européenne, les 20-30 dernières années. Les modèles de vie ont changé fondamentalement. Les familles sont devenues plus découpées, morcelées, et, si on avait encore des maisons « de génération » il y a quelques années, cela n’existe plus que très rarement actuellement. De plus, il faut considérer le facteur multiculturel, beaucoup d’habitants au Luxembourg viennent d’horizons très différents, qui apportent leur savoir-faire et leur vision des choses, leur culture… Le défi consiste à développer des espaces de vie qui tiennent compte de cette multitude d’usages. L’idéal d’un terrain avec beaucoup d’ares et d’une maison libre des quatre côtés est dépassé. Aujourd’hui, il faut densifier, il faut repenser la mobilité, les cheminements, les accès courts, pour permettre une nouvelle qualité de vie. Il faut trouver les moyens de rapprocher les lieux de vie des lieux de travail, sinon on risque d’étouffer le territoire sur le plan de la mobilité. Il faut avoir une réflexion de base sur les modèles de vie, sans tomber dans l’excès, car effectivement, pour pallier au manque de logements, il ne suffit pas de construire des tours dans lesquelles les gens se croisent à peine…. Il faut aussi se demander comment ces structures permettront d’articuler la vie sociale, comment organiser les espaces pour faire en sorte que les gens se rencontrent et communiquent entre eux.

Wunnen : Pensez-vous que la dynamique constructive de ces 20 dernières années ait compromis la réflexion sur le long terme ?
On est en effet dans une échelle de temps très petite au Luxembourg, les constructions ont émergé du sol à très grande vitesse en à peine quelques années, mais il ne faut pas perdre de vue l’axe de temps plus important qui nous englobe, et dans lequel il y a tout un patrimoine ancien qu’il faut conserver. Il faut trouver le bon équilibre entre la redynamisation des tissus urbains existants et la création de nouveaux espaces. Il faut aussi veiller à ce que tout ce que nous construisons aujourd’hui vise le long terme et soit apte à devenir le patrimoine du futur. On parle beaucoup de construction durable, mais il faut aussi parler de construction responsable. Si on édifie un immeuble sur le mode « durable », avec des techniques et des matériaux qui sont efficients sur le plan de l’énergie, mais si cet immeuble est destiné à être démoli dans 15 ans, on n’est pas du tout dans un schéma de construction responsable. L’idée de responsabilité va de pair avec la notion de durabilité, d’une vision à long terme.
Dans de nombreux secteurs, c’est souvent la valeur pécuniaire qui tire vers le court terme, parce qu’on veut du résultat à chaque fin d’année. Ainsi, lorsque dans un plan d’aménagement général on décide d’autoriser des constructions plus élevées, le prix ou le ratio au m2 augmente, on démolit pour construire plus de m2 à la même place, et dans ce cas, la pression économique et commerciale devient très importante.

Wunnen : Faudrait-il des gestes plus osés de la part des politiques pour encadrer cette course à la rentabilité qui peut mettre en péril un certain patrimoine bâti ?
Les choses sont souvent le fruit de processus graduels et pas forcément prémédités.
Considérez le cas de certains quartiers à Luxembourg Ville, créés il y a 30/40 ans, qui avaient une certaine homogénéité – avec des maisons à deux étages et une toiture en pente. Au fil du temps, des changements se sont faits, une lucarne par-ci, une toiture un peu plus droite par-là, des maisons ont été démolies pour faire place à des résidences, et au final, le quartier a perdu de son caractère. Au niveau communal, si, dans un plan d’aménagement général, on fait des modifications par exemple pour qu’une zone à 2 niveaux devienne zone à 3 niveaux, il est naturel que les gens veuillent en profiter et optimiser au maximum leur propriété. Je pense qu’il faut travailler davantage au niveau de chaque îlot de ville, déterminer ce qui fait sa spécificité et réfléchir au meilleur moyen de préserver son homogénéité.
Certes, nous sommes dans un système fortement individualiste, où chacun regarde avant tout ses intérêts propres, mais il est important de mener un débat intelligent autour de cette thématique, par exemple en mettant en place, comme l’ont fait certaines communes, un comité d’accompagnement avec des spécialistes afin d’émettre des jugements de valeur. C’est déjà ce qui prévaut dans le cas des secteurs protégés. Le problème, c’est qu’on se contente d’exploiter, pour son propre intérêt, les possibilités du règlement des bâtisses et on trouve des solutions qui ne sont pas toujours d’une grande finesse au regard de la collectivité.

Wunnen : Comment stimuler le goût ou le désir d’architecture auprès à la fois des décideurs et du grand public ?
Il y a différentes approches. La difficulté tient à ce que nous ne vendons pas un produit qui se trouverait dans un catalogue, mais bien un service. Un promoteur que vous rencontrez à la foire du logement, il va vous montrer une maison de type X ou Y, vous choisissez votre modèle, et c’est ce que vous aurez par après, avec quelques variations. Mais en ce qui nous concerne, nous ne pouvons pas fixer un prix sur un bâtiment au départ. Le service, l’accompagnement est bien sûr individuel. Il est très important lors d’un premier contact de discuter ouvertement et longuement avec le client, pour voir comment fonctionne la chimie. Le projet constructif et architectural ne peut prendre forme que s’il y a, dès le début, cette compréhension et cette confiance mutuelles.
Au sein de l’OAI, nous avons mis en place beaucoup d’outils pour rendre mieux visible le travail des architectes et leur relation personnalisée avec les maîtres d’ouvrage. Le guide de référence, le prix du maître de l’ouvrage, de nombreuses brochures, le bulletin, les formations que l’on fait pour nos membres dans différents domaines (formation histoire patrimoine, meilleure collaboration entre architecte et ingénieur, etc.), le festival des cabanes à l’intention des jeunes, les présentations dans les écoles primaires et secondaires, les conférences….
On a mis la présidence sous le mot d’ordre « la culture du bâti » pour que celle-ci devienne une culture intrinsèque, qui fasse partie de la culture des Luxembourgeois, des anciens et des nouveaux Luxembourgeois.
Dans cette culture du bâti, il y a les enjeux architecturaux, mais il y a aussi la valorisation de l’héritage, il faut les deux. La culture du bâti, cela suppose prendre conscience de cet héritage, de nos atouts et de nos besoins, et tout cela passe aussi par l’apprentissage des métiers du bâti. Cela me fait mal au cœur quand j’entends qu’il n’y a que deux menuisiers en apprentissage, alors que c’est là un si beau métier, créatif et inspirant. De plus en plus, il y a tout un savoir-faire artisanal, une dextérité à manier les matériaux qu’on risque de perdre. On risque de devenir une société industrielle sans matériel au Luxembourg, et de tout devoir importer depuis des pays manufacturiers à l’autre bout de la planète. Or, si on parle de développement durable, l’un des aspects clés, c’est de rester dans le cycle de production local, faire en sorte que différents acteurs puissent s’entraider pour faire aboutir un projet commun. Il nous faut donc des expertises locales de plus en plus ciblées et également un esprit de collaboration à l’échelle locale et régionale.

Le caractère évolutif de la profession : adaptation aux nouvelles normes, technologies, besoins… Comment la profession peut-elle se remettre en question ?
Il y a eu des remises en question de tout temps pour ce qui est le rôle et la place de l’architecte dans la société. Il y a 30 ans encore, l’architecte était mis sur un piédestal, il était beaucoup plus respecté sur les chantiers qu’aujourd’hui.
Qu’est-ce qui s’est passé ? On ne sait pas, mais il faut surtout se regarder dans le miroir. L’architecte s’est peut-être à un moment trop enfermé dans sa fonction de concepteur, et a négligé certains aspects tels que la structuration des procédures ou l’approche d’un marché. Il y a 20 ans, vous aviez l’entrepreneur de gros œuvre qui usuellement gérait le chantier ; petit à petit, tout le processus a été saucissonné, vous avez une succession de corps de métiers qui font chacun leur ouvrage, vous avez les normes et les contraintes techniques qui sont devenues plus précises, et il est plus difficile pour quelqu’un de garder la vision d’ensemble.
C’est pourquoi, à l’OAI, nous menons une réflexion autour de la structuration des tâches, il faut faire en sorte par exemple que l’architecte, l’ingénieur structure et l’ingénieur technique du bâtiment travaillent encore mieux ensemble pour parvenir à une coordination optimale et à un résultat final cohérent et satisfaisant pour le maître d’ouvrage. Il faut être plus à l’écoute du maître d’ouvrage, savoir exactement ce qu’il attend. Si un client vient trouver l’architecte en lui disant « j’ai tel budget pour une maison », il ne sert à rien de signer pour un ouvrage qui coûtera le double, parce que, si on le fait, on sera obligé par la suite de faire dans la soustraction, et il ne sera pas évident de dire au client qu’il ne peut pas se permettre ceci ou cela, d’essayer de trouver des compromis, de se contenter de certains pis-aller… Il nous faut être plus sévères et réalistes envers nous-mêmes et dire les choses franchement au client.
Par ailleurs, vous avez la question des normes qui s’intensifient, surtout dans le domaine de l’énergie. Dans les prochaines années, l’obligation sera de construire des maisons passives - il est donc très important d’avoir des ingénieurs experts dans ce domaine. Dans cette optique, nous avons mis en place depuis un certain nombre d’années des formations à l’intention des jeunes, des moins jeunes et des plus anciens. Ce sont des formations non obligatoires mais nous incitons les collaborateurs de tous les bureaux à les suivre. Il y a là un challenge important à relever, du point de vue des connaissances théoriques et technologiques, et il est essentiel que tous les professionnels en prennent conscience. Cela est d’autant plus important que le Luxembourg constitue un territoire concurrentiel pour la profession, ce qui ressort par exemple du nombre de bureaux étrangers actifs dans le marché : une raison de plus pour fournir des prestations de la meilleure qualité possible.
Nous essayons également d’exporter nos services. Certains ont fait de gros progrès dans cette voie, mais il incombe aussi à l’OAI de se rapprocher des instances publiques afin de développer un cadre et des conditions qui vont dans ce sens-là. Cela dit, comme les contraintes se sont multipliées et les compétences se sont morcelées, il y a aujourd’hui un plus grand risque d’erreurs, et on vit tous dans cette anxiété. Malheureusement, souvent quand il y a un imprévu ou une erreur, la tendance est de chercher le coupable au lieu de chercher la solution. Mais il faut assumer le fait qu’aucun chantier ne se déroule sans problème. Dans chaque projet, ce qui compte, c’est d’adopter la bonne attitude vis-à-vis de l’erreur : si on se considère tous de manière franche, on va s’orienter ensemble vers la solution plutôt que de chercher le coupable, parce que si on rentre dans ce jeu, on n’en finit pas de discuter et c’est l’ouvrage qui sort perdant.


Wunnen : Quel potentiel d’avenir voyez-vous dans la profession d’architecte (ou d’ingénieur) pour les jeunes au Luxembourg ?

Le Luxembourg, malgré la crise, continue à être un pays où on construit beaucoup. Il en résulte un nombre important de bureaux et de professionnels. Les registres indiquent 922 architectes, 37 architectes d’intérieur, 458 ingénieurs, 614 bureaux dont 466 sont basés au Luxembourg et 148 y exercent occasionnellement. On a donc 24% de bureaux étrangers qui ont une activité au Luxembourg. Les bureaux d’architecture et d’ingénieurs regroupent 4.200 collaborateurs. Tant pour le métier d’architecte que celui d’ingénieur, il y a un grand potentiel d’avenir devant nous. Il y a du travail sur la planche déjà actuellement. Le fait est que, pour remplir nos effectifs, nous avons souvent du mal à trouver les profils nécessaires, et nous sommes obligés de regarder dans la Grande Région et jusque dans les grandes villes en Europe… Au Luxembourg, il n’y a toujours pas de cursus universitaire, même si le projet est en gestation. Il faut ensuite faire des efforts pour former les jeunes qui ont fait des études à l’étranger et qui reviennent au bercail, afin de les préparer pour le terrain luxembourgeois, à la fois sur le plan de la réglementation et des pratiques.
Enfin, les bureaux d’architectes reçoivent régulièrement des jeunes lycéens pour des journées d’immersion en entreprise : l’occasion pour eux de découvrir le quotidien de la profession : le travail conceptuel sur ordinateur, les préparations de dossiers, les visites de chantier… C’est là une action concrète de promotion que nous voulons fortement encourager.
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