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du 29 avril au 26 juin 2022

Norbert Ketter et Sophie Feyder au Cercle Cité

Le regard argentique ne tue pas, il rend la vie

Le regard argentique ne tue pas, il fait vivre
Photo : Norbert Ketter, collection du CNA
Parmi les nombreux rendez-vous qui font de ce mois de mai 2022 un temps béni pour la photographie au Luxembourg – d’ailleurs je me réjouis que la photographie soit en train de s’affirmer comme un art populaire et accessible à tous, à la fois dans sa pratique et dans sa divulgation -, il y a une exposition que je viens de voir au Cercle Cité que je voudrais vraiment vous recommander.
« Le studio photo de la vie » se décline en deux parties, l’une présentant une sélection de photographies de Norbert Ketter, l’autre consacrée à une proposition plus contemporaine de Sophie Feyder.
Les images fulgurantes de Norbert Ketter m'ont vraiment beaucoup touché.
Elles ont fait surgir en moi une émotion directe et sincère.
Sans avoir besoin de titres ni de contexte ni d’explication, elles ouvrent chacune une porte vers quelque chose de puissant, d’étrange, de familier et d’indicible.
Robert Doisneau a dit lors d’une de ses interviews:
“En photographie comme dans n’importe quel art, Il est plus fort de suggérer que de décrire.”
C’est justement l’une des qualités des photographies de Norbert Ketter. Elles suggèrent plus qu’elles ne montrent, elles questionnent plus qu’elles ne répondent, elles sont dans la nuance beaucoup plus que dans l’affirmation ou dans le descriptif.
Ses photos ne sont pas politiques, elles sont poétiques.

La relation avec le tirage !


J’étais là au moins cinq minutes devant la première photographie, plongé dans ce noir et blanc magnifique,
dense et doux à la fois.
Ah ce noir sublime qui est rempli de tellement de choses !
Ah ce flou dans les arrière-plans, ce flou soyeux, sensuel, qui me dit un lieu, une place, une rue, un monde, un hors-champ chargé de vibrations et de matières.
Pour voyager dans le temps, il suffit parfois juste de contempler un tirage sur papier baryté, avec son passe-partout et son encadrement.
En scrutant la photographie, j’expérimente une sorte d’immersion directe dans une époque qui n’est plus mais qui est toujours là, condensée dans cette représentation picturale en deux dimensions.
La magie de l'argentique qui fait valser les grains et la chimie.
Me voici revenu trente ans en arrière, il y a des êtres humains, jeunes et vieux, il y a des rues et des façades vibrantes de vie et riches en caractère. Cet enfant âgé d’à peine cinq ans, une prise de vue datant de 93, aujourd’hui quel âge a-t-il, 35 ans, et son papa au regard tendre et complice, qu’est-il devenu, je me pose ces questions et je n’ai pas besoin d’avoir les réponses, ce qui compte, c’est la fixation d’un moment d’éternité appelé à disparaître dans la dissolution des temps.
Dans ces visages saisis dans la rue, ces portraits à la volée, tout autant que dans les portraits posés, il y a la même honnêteté. Ce couple dans la foule, ce Monsieur buvant sa bière au café, ces trois drôles de retraités avec leurs chapeaux, et puis soudain on est dans l’intimité d’une famille, dans leur cuisine à l’heure du repas, un couple, leurs enfants, les regards qui s’échangent, les enfants et la soupe qu’ils mangent, leur intérieur simple et modeste, la bouteille de vin sur la table, le regard que se renvoient mari et femme, un quotidien à fleur de peau.
Les photos de Norbert Ketter n’ont pas besoin d’être contextualisées, ni expliquées, elles se suffisent à elles-mêmes, totalement, pleinement. Les titres d’ailleurs soulignent cet aspect intemporel et universel. Portrait d’un homme. Groupe de jeunes. Enfant. Famille. Fermier. Commerçant. Barbier.
J’ai lu que Norbert Ketter photographiait les paysages comme des visages, et les visages comme des paysages.
Dans cette exposition au Cercle, ce sont surtout des visages qui sont montrés. Des visages que le photographe se plaisait à observer, à contempler et à questionner, sans sarcasme, sans ironie, avec tendresse mais sans complaisance. Des visages-paysages qui reflètent chacun des récits de vie, des origines, des combats, des circonstances, des appartenances. Mais aucun d’entre eux ne semble enchaîné par des déterminismes.
(A l’époque, la foi était grande de voir advenir un monde ouvert et généreux dans lequel tous les individus et communautés pourraient d’épanouir.)
Les portraits de Norbert Ketter sont réalistes et directs, ils évitent tout sentimentalisme mais sont empreints d’une grande empathie : les sujets photographiés, malgré leur air parfois un peu bougon, sont dépeints avec grâce et vivacité. La fougue de la jeunesse, l’espièglerie des enfants, l’application des adultes, la dignité des vieillards. Aucune raillerie, aucun mépris, aucune cruauté dans le regard du photographe. Peut-être juste une sorte de mélancolie devant la fragilité des êtres et des choses.
Les photos sont fascinantes, chacune mérite qu’on la regarde longuement. Un exercice de contemplation. Loin de la vacuité des images sur instagram.
Dire aussi que les photographies sont magnifiquement imprimées, de superbes tirages en gélatino-bromure d'argent, elles sont belles à en pleurer. Un noir et blanc véritablement majestueux.
Ô temps, suspends ton vol, ce moment précis quand le photographe appuie sur le déclencheur, et, du simple fait de son regard, capture une exhalation d’humanité pour nous dire, trente ans plus tard, la soutenable légèreté de l’être.
Le regard argentique ne tue pas, il fait vivre
Photo: Sophie Feyder - Bashkim Luxembourg-Albanie
Un mot sur le deuxième volet de l’exposition, les photographies de Sophie Feyder. Des images et un projet un peu plus conceptuels certes, mais intéressants en termes de réflexion et de mise en scène. L’émotion a surgi de façon plus nette lorsque j'ai vu les vidéos de Sophie Feyder qui sont intégrées dans l’exposition, « Robi » et « And they lived happily ever after ». Magnifiques portraits et réflexions sur notre sentiment d’étrangeté face à l’époque actuelle si mouvante et impermanente. Prenez quelques minutes pour les regarder, ce sont de petites pépites narratives.
Du 29 avril au 26 juin 2022
Horaires Entrée libre, tous les jours de 11:00 à 19:00
Lieu: Espace d’exposition Ratskeller, entrée rue du Curé.
www.cerclecite.lu
Magazine Wunnen
www.wunnen-mag.lu | info@wunnen-mag.lu